Abdallah Badis

Comédien - Metteur en scène - Cinéaste

mardi 3 janvier 2006

Entre le pays d'ici et le pays de là-bas



Mon père est Algérien. Enrôlé dans les troupes de la France Libre, il a découvert la métropole en habit de soldat. La guerre finie, il a été embauché dans la sidérurgie lorraine comme manœuvre. Gravement accidenté du travail en 1952, il a été hospitalisé six mois à l’hôpital de Rombas situé dans l’usine même. Avec la pension groupée qui lui a été versée, il a ouvert un petit commerce de vêtements de travail et dans le logement attenant à ce commerce, il a accueilli femme et enfants en 1954.
Né en Algérie au bord de l’oued qui fait frontière avec le Maroc, j'ai grandi en Lorraine industrielle aux frontières nord-est de la France.


Entre le pays d'ici et le pays de là-bas, il y avait la porte de la maison.
D'un côté, la France: l'extérieur ; Gérard, Léon, José mais aussi Gino ou Thaddée, la rue, l'école avec les tranches de pomme distribuées par l'instituteur en guise de bons points, l'aventure dans les igloos de chaux d'une usine désaffectée et les terrains vagues désertés par les copains à Pâques, pour cause de Chemin de Croix.
De l'autre côté: l’Algérie, l'intérieur ; La chaleur, la musique des jours de fête, les rituels profanes - ou sacrés, je ne savais pas, les épis de maïs grillés, les grenades qui viennent avec le premier froid, les gestes du bled arabe d'Afrique et la langue maternelle. Douceur et musique des mots, qu'il suffisait de laisser venir comme une litanie magique, pour que s'évanouissent les peurs qu'on a, quand on est enfant.

On ne peut pas échapper à la fatalité de sa naissance.
Aujourd’hui encore, alors que les cantates de Bach font partie de moi au point qu’elles pourraient me rendre chrétien, la langue maternelle, et elle seule, révèle, calme et embrasse la tache de naissance, cette île qu’on porte avec soi comme un trou à la tête.
Je suis de la première génération et demie, juste à la frontière.

J’ai baigné dans un ballet permanent d’enfants et dans plusieurs langues. Sous le même ciel continuellement rouge des vallées ouvrières, un coin de Lorraine où les anges habitent le nom des villes. J’ai grandi Français avec les Français et Arabe avec les Arabes. J’ai passé mon enfance à Mondelange dans une rue de la gare, il y avait encore les ruines d’une cimenterie, puis à Hagondange dans les odeurs mêlées de charbon, métal, souffre, manganèse et chaux. Nous avons emménagé ensuite à Talange au croisement de la route nationale et du canal menant à l’usine. C’est un coin de Lorraine où les anges habitent le nom des villes. Habitations et bâtiments industriels entremêlés, la ville était dans l’usine et l’usine dans la ville. Seuls ceux qui habitent ces vallées ouvrières savent où finit l'une de ces communes et où commence l'autre.
Mes parents sont repartis en Algérie en 1972.



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