Abdallah Badis

Comédien - Metteur en scène - Cinéaste

mardi 15 mai 2007

Échange de notes avec Claire la chef opératrice.

à propos de ma place dans le film/cadre : « circulant parmi les miens », donner à chaque personnage la même importance (un parmi les autres)

chacun est porteur d'une histoire et pourrait devenir le premier rôle. c'est important qu'on (le spectateur) puisse sentir que le film bien sûr tisse sa trame mais qu'il y a là mille histoires possibles. J'aimerais qu'à travers l'image, le son... on puisse trouver une AUTRE MANIERE DE RACONTER. Dérouler une histoire sans héros et avec mille héros possible, je crois que c'est le seul pari intéressant quand on veut mettre à l'écran des " gens de peu "et qu'ils soient dignement "représentés". C’est le pari essentiel qui fait que ce film vaut d'être fait, que ce n'est pas un "film de plus".

repérable (faut-il que pour certaines séquences qui se suivent j’ai le même vêtement ou non ?)

cette question du vêtement, je me la suis posée en effet. j'aurai un vêtement, ou un élément vestimentaire qui courra le long du film. Délicat parce qu'il faut qu'il soit visible, reconnaissable, mais aussi qu'il se fonde dans le milieu.
j'ai l'image de la pintade, animal domestiqué, mais qui a besoin de nicher dans une haie sauvage. a-t-elle des taches noires sur fond blanc ou des taches blanches sur fond noir, impossible de le dire.
Je n’aimerais pas avoir une caméra, être le filmeur qui est filmé, chose rebattue et inintéressante. Par contre, entendre des voix, être vu à l’image (de ci de là dans le cours du film) les cherchant, chercher du son dans l’air ambiant avec un mini disc (ou…), un micro et un casque est peut–être plus intéressant et moins illustratif.

- « le film aura retrouvé ses couleurs »… laisser exister pleinement les couleurs… lumière chaude du matin et du soir (chaleur qui accentue les couleurs)… le soleil rougeoyant // feu de la fonte

Le printemps est une saison où la couleur éclate…. un aveugle qui retrouve la vue… ça peut parfois faire mal aux yeux. ..De même pour le son, le silence, un silence habité peut être troublant.


- faire sur certaines séquences des plans dans la longueur… temps suspendu

Réduit à être informatif, le film perdrait tout intérêt. J'ai mis du temps à convaincre la production sur la nécessité de la durée. (toutes les prod sont soumises à la pression des diffuseurs au point de , c'est à se demander, devancer leur désir de formatage...)
Je n'ai aucune envie d'être efficace. Bouleversant, oui. En filigrane tout le long du film, tout documentaire qu’il soit (c'est quoi un documentaire !?!? un tiroir au CNC, aux télés...), poème plus qu'information. La violence douce du "dormeur du val" de Rimbaud. Ne pas oublier la violence, ce n’est pas orientaliste, pas du Pierre Loti, pas du typical maghribi
donc faire durer certaines choses, suspendre, fait partie de la cuisine qu'on doit faire (le plus possible dès le tournage).


- travail ombre/lumière

la pintade

- multiplier les visages (comme des portraits)… tous les âges (gamins…)

intrusion dans le film de vrais portraits vivants (peut -être en Noir et blanc) des personnes calmes regard caméra, comme si dans ma tête(dans ta tête), se faisait un "cling!" As-tu vu les portraits de Marc Garanger: "la guerre d'Algérie vue par un appelé du contingent" au Seuil

- « ces petits riens qui font qu’en eux je reconnais mes parents »… même si c’est sûrement plus pour la partie française… cela vaut peut-être la peine de préciser

Je sais reconnaître un arabe entre mille personne à sa manière d'être, de s'asseoir, d'attendre le bus, de tenir ses mains le long du corps ou d'en porter une à son menton ou au visage comme pour se masser la joue, mais comment l'expliquer? je ne parle pas des jeunes, rappeurs ... qui ont cultivé un vocabulaire corporel particulier à la bande dont ils font partie.
Comment, sinon qu'il y a un rapport à l'espace, à l'intime, à son propre corps qui est autre. C'est pour cela que des personnes peuvent bourrer un autobus, elles ne sentent pas pour autant leur espace privé violé. L'intime n'a pas une enveloppe protectrice spatiale. ( la distance de sécurité comme en éthologie) Prenons une salle d'attente de gare avec une seule personne qui y est assise. Une deuxième personne y arrive; si tu es dans le monde anglo saxon (modèle occidental) elle s'assoira en face de celle déjà installée; les deux se partageront l'espace de la gare moitié l'un, moitié l'autre. Si tu es en Algérie par exemple, la deuxième personne s'assoira près de la première, parfois même jusqu'à faire touche- touche. Et ça n'empêchera aucun des deux de poursuivre ou laisser aller ses rêveries. Des différences culturelles presque invisibles mais qui sont fondamentales. On imagine la maladresse des soldats américains en Irak, afghanistan...(dévoreurs d'espace de sécurité): « Si quelqu'un m'approche de trop près, c'est qu'il me veut du mal... »
Pendant nos quelques jours de préparation ensemble en Algérie, quand l'occasion se présentera, quand on les aura sous les yeux, je te les indiquerai ces petites choses quasi invisibles mais tellement là.

- sensation/émotion

je compte fortement sur l'image et le son pour la rendre et la faire naître. Moi à l'image, je ne serai qu'un modeste Keaton.
pendant la célébration au cimetière, je crois que ce serait bien qu'on me perde un bon moment pour me retrouver tout à coup ailleurs ( dans la pénombre du marabout par exemple) puis me perde à nouveau et me retrouve encore ailleurs.

- la route, la voiture

tu auras compris je pense que ce qui est dans le scénario est une ligne, un dessin et que pour être dispo à l'imprévu qui est fortement souhaité, programmé même comme les boucles aléatoires dans les partitions de musique contemporaine, dès maintenant je m'assure de ne pas être crispé à ce que j'ai écrit. Le début en Algérie (ce n'est que le montage qui le posera comme un début), je l'imagine comme ceci aujourd’hui et maintenant:

-un gamin marche le long d'un mur (durée, travelling qui le suit (en bagnole)) le mur c'est l'enceinte d'un cimetière. le gamin y pénètre. Il s'oriente à travers les tombes jusqu'à arriver au pied d'une d'entre elles près de laquelle a poussé naturellement un arbre. À cet arbre sont suspendus des morceaux de tissus de toutes couleurs. Le gamin se recueille, puis il accroche à une branche son offrande un petit bout de tissu également.( le strict nécessaire comme nombre de plans)

Plan fixe
-la route, le paysage (comme photo jointe)

-puis comme si je quittais la caméra j'entre dans l'image et j'emprunte cette route, le gamin déjà vu est avec moi; nous disparaissons sur la gauche de l'image derrière la butte

-la route le paysage, on entend le gamin gazouiller, rire...
une 404 entre dans le champ (on ne l'a pas entendue venir) elle disparaît derrière la butte
on l'entend qui s'éloigne pendant qu'on nous voit, le gamin et moi déjà apparaître sur la route au fond de l'image; on est loin, on est tout petits dans l'image (ellipse "magique")
et la 404 nous dépasse jusqu'à sortir du champ en haut à droite de l'image.
on la voit revenir en marche arrière et s'arrêter à notre niveau. Le conducteur sort du véhicule des paroles semblent s'échanger là-bas très loin puis nous embarquons dans la voiture elle s'éloigne et sort du champ.

- le travail
- la terre
- rituel, cérémonie, geste

observer simplement par exemple comment le geste d'enlever ses chaussures pour entrer dans un intérieur est ritualisé.
les gestes en rapport avec l'eau
quelqu'un qui boit dans sa main
les rapports à la nourriture, le geste de se nourrir, de palper les fruits, les céréales...
un homme qui marche le long de la route portant sur ses épaules un mouton vivant (la toison d'or)
la liberté des petits enfants dans l'espace et dans le rapport aux adultes ( toute la méditerranée est là),
même si un vieil homme assis sur le sol les gronde et les menace (de manière amusée) de sa canne.
les vieux plongé en eux-même, comme en méditation….ils pensent sans angoisse à la mort. Et c’est enviable.

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