Abdallah Badis

Comédien - Metteur en scène - Cinéaste

dimanche 29 janvier 2012

LEILA SEBBAR sur le Chemin Noir

Père et fils, quel pays les habite ?


C’est comme si mes routes algériennes en France * avaient croisé réellement, mais je sais que ce n’est pas vrai, ce chemin noir et, autour, la Lorraine sidérurgique abandonnée. Comme si ce paysage de ruines métalliques et rouillées m’étaient depuis toujours familier.
Le bruit du train, les wagons dans la mine, le chant du coq avec la voix du jazz et les mots inconnus de la mélodie arabe, le disque sur le vieux pick-up, le jardin ouvrier, les tombes musulmanes dans le cimetière français.
Les images, couleur, noir et blanc, s’entrecroisent. Le temps d’avant, aujourd’hui, autour de la vieille 404 d’un bleu délavé.
Le père et le fils. Les chibanis. Les silences.
Aller-retour de l’enfance sur le chemin noir à la vieillesse sur le chemin noir.
Quelle mémoire ? Tous ces fragments. Ces traces.
Comment dire la fin d’un monde, ce monde-là qui a existé avec le feu et la lave, l’anxiété d’un père dans la guerre où disparaît le fils aîné.
Comment dire le pays perdu, aimé, le pays du retour, l’Algérie, où on va lentement mourir, et l’autre pays, la France, on y a été jeune et vigoureux, on a travaillé, des enfants y sont nés, quel pays les habite ?
Abdallah Badis raconte, par la voix de l’enfant, de l’homme qui revient, des amis rencontrés, des chibanis assis qui parlent en arabe et en français, les fous et les sages, Abdallah Badis raconte par l’image vive, dense, complète, les gestes surpris, les mouvements du regard. Le fils père à son tour raconte ce qu’on croit ne pouvoir être dit.
Tout se passe insensiblement autour de l’objet fétiche, la 404 bleue, dessus capot levé, dessous dans le cambouis.
Les hommes s’engagent dans la bataille de la résurrection mécanique, comme Abdallah Badis s’engage, avec la pudeur des chibanis et l’extrême sensibilité d’un enfant, dans l’exploration minutieuse et subtile de ce qui a disparu absolument. Que reste-t-il ?
Une moustiquaire enveloppe de ses plis la 404, légère, mouvante, c’est un enfant tout petit qu’on berce.
Une image onirique comme Le Chemin noir d’Abdallah Badis.

Leïla Sebbar, écrivain

* Mes Algéries en France, Journal de mes Algéries en France, Voyage en Algéries autour de ma chambre (Bleu autour, 2004, 2005, 2008).

Dernier titre publié : La Confession d’un fou (roman, Bleu autour, 2011).

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