Abdallah Badis

Comédien - Metteur en scène - Cinéaste

mardi 2 mai 2006

L'usine fantôme.


Comme une planète incandescente, la gueule d’un convertisseur apparaît au haut du cadre. Elle bascule lentement de haut en bas comme un soleil qui se couche. Le disque de métal en fusion occupe toute l’image.

Je suis sur la route, sur les traces de mon père, des lieux où il a habité avant de nous faire venir d’Algérie. Sur le tableau de bord, une photo de famille. C’est moi en 1963, je suis à côté de mon frère qui porte un plus jeune dans ses bras. Le drapeau algérien est punaisé sur le mur derrière nous.

J'ai trouvé dans les archives de l'usine une lettre: « Monsieur le Directeur de l’usine, mon père qui était en France pendant 4 ou 5 ans…travailler tranquillement et nous écrire toujours il envoyer de l’argent pour vivre. Mais de l’année dernière ne veut pas nous écrire. jusqu’à ce jour aucune réponse je pense si mon père est encore en vie ?…De ça je vous demander sa recherche …car c’est vous êtes nos deuxièmes parents. ».
L’usine est muette. Elle ne répond pas. Elle a disparu.


À part l’église, je ne reconnais plus rien à Hagondange. Dans le bois où je jouais, il y a un Las Vegas local. Les anciens sidérurgistes ont été reconvertis en croupiers ou gardiens de zoo. L’ancienne pontonnière de l’usine, celle qui faisait rêver quand elle amenait le pont roulant au dessus de soi et qu’on s’empressait de servir pour qu’elle vous sourie, est aujourd’hui âgée. Elle est peut-être une des dames de vestiaire du casino. On n’est pas à Nice ou Monte Carlo. Ici, ce sont d’anciens ouvriers qui officient et c’est l’argent des retraités qui nourrit les machines à sous. Dans l’usine à rêves payants, entre les quelques arbres qui demeurent une foule circule en direction du zoo, de la piscine, de la brasserie, des thermes ou des salles de jeu.

Vallée de l'Orne. J’ai pris une chambre au dessus d'un café. Du monde à l’heure de l’apéro, les jours de match aussi, sinon c’est très calme. La fenêtre de la chambre donne sur la rue. En face, une boutique de la Française des Jeux. Ça n’arrête pas d’entrer et sortir. Des pauvres à pied. Des femmes des hommes, beaucoup de vieux. Même sans l’usine, il reste encore le monde de l’usine, Le visage des petites gens n’a pas changé.
J’ai mis la petite table face à la fenêtre. Ma petite chambre est équipée d’un téléviseur. Il y a mille et une chaînes. J’ai coupé le son. Je ne regarde plus, mais j’entends les voix et elles m’habitent. J’écris pour mes fils : « je suis passé dans la rue de la gare à Mondelange, la maison a changé, une vitrine a été murée, mais le marchand de cycles est toujours là en face. Je suis dans les paysages de mon enfance et je me laisse visiter, envahir…


Un ouvrier s’extrait de l’obscurité d’une halle sombre. Il porte un casque de chantier et charrie une brouette chargée de minerai. C’est un Arabe. Il s’approche et ses mouvements se ralentissent. Comme s’il sentait une présence, son visage se relève et son regard se pose sur nous. Il regarde avec insistance vers l’objectif. Il esquisse un sourire. L’image se fige sur le visage de l’ouvrier arabe puis elle s’efface peu à peu.
J’enfile des vêtements de travail posés face à moi sur une brouette pleine de charbon. Le charbon scintille. Éclairé par une flamme qui vacille, je m’habille rituellement comme un acteur met son costume, je vérifie le tombé du col du bleu, puis je coiffe le casque de chantier. J’empoigne la brouette. Elle couine. Je relève la tête et le visage de l’ouvrier réapparaît et se mêle au mien : « ya abba… père ».
Tôt le matin, par ma fenêtre, la rue est déserte.


Le portail du château « de Wendel » est en fer forgé. Il est cadenassé. Il rouille. On devine derrière, à travers la végétation qui l’envahit, une portion du toit. Presque accolées, il y a des halles désaffectées, des cheminées, un cheval de fer rouillé, de grands bâtiments. Les restes de l’usine locale. Le château des Maîtres est mangé par les ronciers et le lierre. On n'embauche plus au "Bureau Central". Ici quand c’était jour de paie, les routes d’accès étaient bloquées par des dizaines de fourgons de police. L’argent arrivait en liquide. Des camionnettes à la queue leu leu le transportaient. Le monde a changé. L’argent, c’est un numéro de compte et l’acier fait la une dans la rubrique bourse. L’usine ne tourne plus ici. Les portes sont muettes, les vitres sont brisées. Plus besoin d’attendre , il n’y a plus rien à distribuer.


Sous le ciel de Moselle, au petit matin, les couleurs du parc des Schtroumpfs sont criardes, saturées. De gros bonshommes bleus déambulent dans le parc de loisirs. Les manèges tournent. Le parc est vide de visiteurs et on voit haut, tout là-haut les montagnes russes avec les entrelacs de rails. Ce que j’ai pu jouer au bord de la voie ferrée !
"J’ai huit ans, le ciel est rouge et je fais le funambule sur le muret qui borde la voie. Je tombe et ma tête cogne le gros boulon d’une traverse. Je reste sonné. Il fait froid, il gèle, ma peau s’est collée aux rails. Une motrice passe. Tout près. Je l’entends comme dans un rêve, tchou tchou tchoum, tchou tchou tchoum…
J’aime le bruit des trains. La main sur la tête, pleine de sang, je rentre en Algérie maison. La France, c’est dehors, Léon, Gino, Thaddée, les tranches de pomme distribuées par l’instituteur, la voie ferrée, l’usine et quand je pousse la porte de la maison, c’est l’Algérie, la nourriture, les gestes de tendresse, les odeurs, les couleurs et la langue : « Ouin Kount, Ki qassiy’tek, Wach bik ? », c’est ma mère en habit d’indienne, ma mère tatouée. « Rien, hatta haja, j’ai rien. » Elle me dit : « Mohamed a un appareil photo, viens… viens pour la photo. » Je fais le fier, on ne voit pas le sang qui coule.


Ce matin-là, comme tous les matins, l’air est brumeux, plein d’odeurs mêlées, charbon, métal, souffre, manganèse, rouille ; le ciel s’illumine des scories en flammes que crache les convertisseurs. Un feu d’artifice ! L’usine est partout.
La cimenterie désaffectée, mon terrain de jeu, je joue à la guerre. Je suis barbouillé de blanc et planqué dans le dédale de bosses, de vrais igloos! je fais des tunnels dans la chaux. Je suis un fellagha et je meurs « pour de rire ».
Des hurlements, des halètements, des martèlements sourds, des coups de canon ! C’est la bête géante qui beugle de toute sa gueule. Elle dort sous les grandes halles de l’usine. Elle mange de l’homme, je le sais. »
Au parc des Schtroumpfs, il y a une fusée qui peut vous expédier en l’air pour quelques pièces. Il faut payer pour venir ici maintenant. Les hommes bleus du loisir ont remplacé les hommes en bleu de travail. Mon père travaillait exactement à cet endroit, nettoyage des bouches de hauts-fourneaux. Il habitait avec 560 autres Algériens dans les camps de l’usine, dans l’usine, ici.
« Le Camp A adossé aux hauts-fourneaux est isolé de la route par une palissade surmontée de fils de fer barbelés. Pour s'y rendre, Il faut parcourir deux kilomètres de terrain vague, à partir de la cité ouvrière où sont logés les ouvriers européens et leurs familles. Une petite guérite, installée à l’entrée du camp, est occupée en permanence, nuit et jour par un garde européen de l'usine en uniforme, quelquefois armé. »

Une coulée d’acier. Elle disparaît et réapparaît sous la forme d’un lingot dont le rougeoiement se dissipe peu à peu.
L’écran du cinéma s’anime, on voit une voiture qui roule très lentement ; les deux côtés de la route sont boisés, un panneau signale « Cité Radieuse ». Le paysage qui défile sur l’écran s ‘efface peu à peu. Nous étions en mouvement nous sommes maintenant arrêtés dans un paysage de neige et la neige devient noire.
Un parallélépipède glisse sur un tapis roulant. le métal en fusion s’effrite et s’effondre au fur et à mesure.


J’ai retrouvé ma chambre au-dessus du café. C’est la nuit et je suis habité par les vieux ouvriers arabes que j'ai rencontré dans la journée. Une 404 s'est garée sous ma fenêtre. Il y a des reflets sur le capot. C’est désert autour Quelqu’un est assis à l’arrière. On le devine à une braise qui rougeoie et à un filet de fumée qui s’échappe par une fenêtre latérale. Face à la voiture, il y a l’Avenue de la république. Elle est fantomatique. Quand une silhouette apparaît, elle est comme au ralenti. Parfois une gerbe d’étincelles vient y mourir, comme si l’usine disparue déversait ses scories. Je devine les formes d’un visage, celui d'un homme âgé mais la voix que j’entends est celle d'une jeune femme : « Mon père m’a dit qu’il y avait une baraque ici, une sorte de grange en tôle. Les ouvriers y dormaient en roulement. Un jour, elle a brûlé. Et puis, il y avait des chambres au dessus des cafés. Des cafés, il y en avait plein l’avenue. Mais il ne veut pas me raconter tout. Il y a une sorte de pudeur, la conversation est limitée surtout quand il est question de ça. Il n'ose pas me dire qu'il vivait pratiquement là, dans les cafés. Mais moi je me souviens qu'il rentrait au petit matin. J'ai vu une fois mon père ivre quand j’étais gamine. J’ai demandé à ma mère qui lui enlevait ses chaussures, pourquoi il était dans cet état.
Je me souviens encore de la honte qui apparaissait sur son visage. Ma mère ne m'a pas dit qu'il était ivre. Elle riait. Et moi, je ne le reconnaissais pas. Aujourd’hui, il vieillit. Je ne l’ai pas connu.
C’est pas très marrant, t’as pas de la musique ? »
Pendant les paroles de la jeune femme, la voiture a remonté la rue. Elle a glissé comme dans un rêve. L’avenue est déserte, les façades défilent, c’est décrépi, muré, éteint. Un fourmillement de petites lumières, il faut s’arrêter pour céder le passage à une armada de deux roues : bicyclettes et mobylettes, casques de chantiers, musettes. Comme une sortie d’usine.

Une photo de mariage faite à la fin des années soixante. On voit les traces de déchirures. Elle a été recollée.


Intérieur de voiture . Le poste autoradio diffuse les informations. Une jeune femme vient s’asseoir. La voiture démarre.
« Petite, quand l’usine faisait son bruit si particulier, j’avais tellement peur que j’arrêtais de jouer et je regardais instinctivement dans toutes les directions pour voir si une ogresse ne se précipitait pas sur moi. Plus tard, même plus grande, je me disais qu’elle était retenue prisonnière dans les tours et, même prise de pitié, j’étais encore effrayée. »La voiture s’est arrêtée. Devant nous l’autoroute et derrière celle-ci, les immeubles à étages. Une tour domine l’ensemble « Avec mes voisins, ceux qui habitaient la même tour, on avait tous la même histoire d’immigrés. Dans l’immeuble, un jour, une femme est venue, elle voulait se jeter du sixième étage à l’aube, en hiver. Une voisine l’a vue, heureusement ! Elle n’habitait pas l’immeuble. On se demandait souvent ce qui l’avait poussée à venir ici pour en finir avec la vie. Peut-être pour épargner sa famille ; elle se disait peut-être que l’immeuble était un décor assez désespérant pour que son geste passe pour banal. »

Des enfants posent dans un jardin ouvrier. Ce sont des fillettes, des sœurs. Derrière elles, une cabane de jardin en palettes, les piliers sont des traverses de chemin de fer. Son d’une radio : un bruit d’hélico perturbe l’écoute.« accoudé à la fenêtre de son appartement situé au rez-de-chaussée, Karim chauffeur de taxi observe les dizaines de fourgons de CRS se déployer aux abords de sa cité…Nathalie réveillée par un hélicoptère des forces de l’ordre qui surveillait le secteur avec son puissant projecteur ….« j’habite dans une tour au quatorzième étage et c’est comme s’il était tout près de moi en fait …on a l’impression qu’on se retrouve en pleine guerre civile et qu’on nous a envoyé toute l’armée sur un seul quartier….»

Soir. Sur le pont de fer qui enjambe la voie ferrée, TAHAR est perdu en pensée face aux alignements de rails. Un train de marchandises défile sous lui. Il siffle au passage. Sur la Motrice rouge est écrit SOLLAC (c’est le nom d’une des usines encore en activité de la région). Le train s’éloigne. L’ombre de TAHAR marche le long des voies. Elle se dirige vers deux wagons qui sont comme oubliés au bout d’une voie de garage. Ce sont d’anciennes voitures de « micheline », pour le transport de voyageurs. Elles sont désaffectées.
L’ombre sait où elle va. Elle y va lentement, revient plusieurs fois sur ses pas en regardant le sol, semble chercher quelque chose. Elle grimpe sur le marchepied pour regarder à l’intérieur et reste longtemps comme suspendue au wagon.

Je viens de lire sous la plume de François Maspéro : « si on n’espère plus, on n’est plus des êtres humains. »

Une fonderie désaffectée bordée par la voie ferrée.
La Peugeot est stationnée de l’autre côté de la voie. On voit poindre des lumières faibles. Ce sont les veilleuses d’un groupe de voitures qui arrive silencieusement par la petite route qui longe la voie. Toutes les voitures viennent se ranger côte à côte face aux bâtiments déserts. Elles mettent les pleins phares. Une grande voie de lumière est tracée, qui mène à l’usine. Des jeunes sortent des voitures. Quelques-uns traversent la voie ferrée. Ils plantent un panneau « Avenue de la République».
Sur une bande son prise dans un foyer, porte battante, voix et langues diverses et choc des dominos sur les tables, un saxophone lointain joue.
Cela ressemble à un tournage.
De tous côtés des dizaines de jeunes, garçons et filles s’extraient du fantôme d’usine. Ils en sortent « comme par enchantement ».
Par la voie de lumière, ils viennent vers nous. À leur passage, les rares touffes d’herbes prennent des couleurs vives. Certains d’entre eux semblent esquisser des pas de danse.
Le son du saxophone s’est au fur et à mesure rapproché et d’autres voitures sont arrivées. Elles chargent tout le monde et s’en vont portières ouvertes en klaxonnant. Youyous de femmes et chanson d’accueil des mariés.
« Hâhi jât ! hâhi jât … la-voilà, la-voilà …

mardi 3 janvier 2006

L’embauche, le travail et l’hébergement des Algériens


Des bras.


La France a fait venir les premiers ouvriers « indigènes algériens » en métropole pour casser les grèves qui paralysaient les usines et mines au début du siècle. Encadrés et surveillés par des militaires français, ils étaient alors utilisés comme des travailleurs forcés. Puis une autre vague est arrivée. Elle a participé à reconstruire le pays après la deuxième guerre mondiale. Dans les années quarante et cinquante ont ainsi été recrutés des milliers d'Algériens pour travailler dans les usines de Lorraine. Ils furent embauchés soit sur place, soit en Algérie, par les bureaux de la main-d'oeuvre coloniale ou par le patronat lui-même.



L'embauche sur place se faisait par l'intermédiaire de services sociaux spécialisés pour les travailleurs algériens. Des officiers des Affaires Indigènes connaissant la langue arabe et la «psychologie Indigène » constituaient l'ensemble de ce personnel spécialisé. Cette institution se généralisa dans les usines sidérurgiques de la Moselle.
Les Algériens qui se présentèrent dans les services sociaux spécialisés furent soumis à une série d'examens et de tests très rigoureux: interrogatoires minutieux, examen médical sévère et tests psychotechniques précédaient, en cas de réussite, une enquête policière qui pouvait durer plusieurs jours.
4 % seulement des Algériens lisent et écrivent le Français;
7 % lisent un peu le Français, sans l'écrire;
50% ne savent ni lire ni écrire, mais se font comprendre;
39 % enfin ne parlent pas le Français, étant venus directement du douar.
Les observateurs sont unanimes à le déclarer, la main-d'oeuvre algérienne occupait dans les usines sidérurgiques de la région, les postes les plus durs, les plus dangereux, les plus sales, les plus mal payés, en bref ceux que refusait d'accepter la main-d'oeuvre européenne.
La répartition des Algériens au sein des grandes usines sidérurgiques fut à peu près la même partout: ils formaient la majorité du personnel de la manutention, des moulins à scories et des parcs à ferraille. Par contre, ils étaient en minorité dans les ateliers de laminoirs (laminoirs à chaud et laminoirs à froid) et absents en quasi-totalité dans les ateliers de l'entretien. Ce sont évidemment les travaux de manutention qui étaient les plus dangereux; là, la moindre inattention était mortelle; le cas d'accident cité le plus fréquemment est celui de l'ouvrier coincé entre deux wagons.
(Sources: archives syndicales)

Cette main d’œuvre de « coloniaux » a été parquée dans des baraquements au bord des rivières Fensch, Orne et Moselle, parfois dans l'usine même, toujours loin de la cité ouvrière où habitaient les travailleurs européens et leur famille.

Les baraques, « les cantines », ont été rasées depuis, et il est peu probable que les mairies aient gardé la moindre trace de qui les habitait.



Entre le pays d'ici et le pays de là-bas



Mon père est Algérien. Enrôlé dans les troupes de la France Libre, il a découvert la métropole en habit de soldat. La guerre finie, il a été embauché dans la sidérurgie lorraine comme manœuvre. Gravement accidenté du travail en 1952, il a été hospitalisé six mois à l’hôpital de Rombas situé dans l’usine même. Avec la pension groupée qui lui a été versée, il a ouvert un petit commerce de vêtements de travail et dans le logement attenant à ce commerce, il a accueilli femme et enfants en 1954.
Né en Algérie au bord de l’oued qui fait frontière avec le Maroc, j'ai grandi en Lorraine industrielle aux frontières nord-est de la France.


Entre le pays d'ici et le pays de là-bas, il y avait la porte de la maison.
D'un côté, la France: l'extérieur ; Gérard, Léon, José mais aussi Gino ou Thaddée, la rue, l'école avec les tranches de pomme distribuées par l'instituteur en guise de bons points, l'aventure dans les igloos de chaux d'une usine désaffectée et les terrains vagues désertés par les copains à Pâques, pour cause de Chemin de Croix.
De l'autre côté: l’Algérie, l'intérieur ; La chaleur, la musique des jours de fête, les rituels profanes - ou sacrés, je ne savais pas, les épis de maïs grillés, les grenades qui viennent avec le premier froid, les gestes du bled arabe d'Afrique et la langue maternelle. Douceur et musique des mots, qu'il suffisait de laisser venir comme une litanie magique, pour que s'évanouissent les peurs qu'on a, quand on est enfant.

On ne peut pas échapper à la fatalité de sa naissance.
Aujourd’hui encore, alors que les cantates de Bach font partie de moi au point qu’elles pourraient me rendre chrétien, la langue maternelle, et elle seule, révèle, calme et embrasse la tache de naissance, cette île qu’on porte avec soi comme un trou à la tête.
Je suis de la première génération et demie, juste à la frontière.

J’ai baigné dans un ballet permanent d’enfants et dans plusieurs langues. Sous le même ciel continuellement rouge des vallées ouvrières, un coin de Lorraine où les anges habitent le nom des villes. J’ai grandi Français avec les Français et Arabe avec les Arabes. J’ai passé mon enfance à Mondelange dans une rue de la gare, il y avait encore les ruines d’une cimenterie, puis à Hagondange dans les odeurs mêlées de charbon, métal, souffre, manganèse et chaux. Nous avons emménagé ensuite à Talange au croisement de la route nationale et du canal menant à l’usine. C’est un coin de Lorraine où les anges habitent le nom des villes. Habitations et bâtiments industriels entremêlés, la ville était dans l’usine et l’usine dans la ville. Seuls ceux qui habitent ces vallées ouvrières savent où finit l'une de ces communes et où commence l'autre.
Mes parents sont repartis en Algérie en 1972.



Et le monde s’est mis à changer

Les vieilles usines ne tournent plus.


Partout les traces de l’activité « sale » sont gommées.
On plante des rangs d’arbres le long des routes et le voyageur peut aujourd’hui traverser une grande partie de ce qui a été pendant un siècle un « Far West » français sans soupçonner le passé de cette région.
En lieu et place des cathédrales industrielles, on a bâti des complexes de loisir, station thermale, zoo, casino, Schtroumpfland. Sur les pentes d’un crassier, on vient d’inaugurer une piste de ski couverte.
On nage en plein rêve incongru et payant.

À Homécourt, le portier Sud de l’usine donnait sur l’Avenue de la République. À l’autre extrémité de celle-ci, peu avant le château du directeur qui la surplombe, se trouve la gare qui a vu depuis un siècle arriver toutes les vagues successives d’immigration. Les quartiers de la ville sont disposés tout autour de son usine. Elle était le ciment de toute la vie sociale communale. Convois de minerais, fumées, bâtiments industriels, crassiers, l’usine était omniprésente. Elle est aujourd’hui encore dans les têtes et laisse un grand trou de mémoire dans le paysage..
Construite à la fin du XIXe siècle à proximité de la gare, l’imposante Maison des Ouvriers est un des rares bâtiments qui témoignent encore d’une époque révolue. Homécourt a perdu la moitié de ses habitants. De l’usine, il ne reste plus rien et le cœur de la commune est un immense terrain vague.

Tôt le matin, les rues sont désertes. Seuls quelques vieux Arabes les arpentent. Ils aiment être dehors, c'est du moins ce qu'on dit!
Ceux-là mêmes qui ont fait venir leur famille, ont gardé les habitudes des hommes seuls qu'ils étaient à leur arrivée en France. Ils se retrouvent entre eux dans la rue, au café, au P.M.U. Ils vont à leur jardin qui est grand comme un champ. Ils vont au marché et quand leurs étals repliés, les marchands sont repartis et qu'on nettoie la place, les pères disparaissent du paysage. C'est l'après midi et les jeunes battent le pavé. Ils investissent la rue et les cafés. Ils peuvent traîner, boire, faire les mille et un petits commerces au pied des immeubles, et les filles fumer des cigarettes sans risquer de croiser le regard des pères. Ces derniers qui n’ont jamais voulu faire de vagues se sont mis à l’abri des regards dans la "maison de quartier". À l'intérieur du local associatif, c'est très calme, on joue aux dominos, à la « ronda ». On parle peu. Il flotte la même odeur de café "à la turque" que dans les chambrées des foyers d'autrefois.
Comme s'ils parcouraient des espaces parallèles, pères et fils ne se croisent pas. Les pères sont d’étranges icônes pour les fils et les enfants des sortes de mutants "irraisonnables" pour leur père. Quand ils arrivent à cohabiter, c'est qu’une mère maintient le lien.
Côte à côte, silence pour silence, énigme pour énigme.

L’absence des pères.

Les hommes immigrés qui ont laissé une famille au pays pour venir travailler en France ont vécu une vie de célibataire isolé, habitant dans des baraquements, «les cantines », situées parfois au cœur même de l’usine. Ou pour ceux qui choisissaient la liberté, c’est-à-dire ne pas dépendre de l’employeur pour le logement et la nourriture, ils ont partagé à quatre, six, ou plus une chambre à l’étage d’un café arabe

J’avais deux oncles qui travaillaient à l’usine de Rombas et j’accompagnais souvent mon père quand il allait leur rendre visite. J’étais le seul gamin invité dans la vie des foyers d’ouvriers. Les hommes que je voyais là étaient des personnes très simples, des ruraux qui avaient quitté leur campagne méditerranéenne et avaient, pour certains, découvert dans les paysages gris de Lorraine, ce que c’est que marcher sur la neige. Comme j’allais à l’école, ils me sollicitaient pour leur servir de scribe. S’ils avaient besoin de quelqu’un pour leur déchiffrer les formulations complexes du langage administratif et les mots barbares comme récépissé, je le faisais. Je remplissais des documents, j’écrivais des lettres et j’ai encore présent à l’oreille leur écoute, leur respiration quand ils observaient les mots devenir signes sur le papier.


Dans les chambres, il y avait le minimum : des lits, une table de cuisine, une plaque de cuisson, des armoires métalliques de vestiaire avec les documents, les fiches de salaire, les lettres reçues de la famille et les rares photos précieusement rangées dans une boîte à chaussures. L’essentiel des vêtements était dans une valise glissée sous le lit. Sur le rebord de la fenêtre, un pied de basilic est planté dans une boîte en fer-blanc.
L’avenue de la république à Homécourt comptait plusieurs de ces cafés-hôtels.

Les pères de famille ne voyaient leur femme et leurs enfants qu’ils avaient laissés au bled que quelques semaines tous les trois ou quatre ans, et encore ! Le voyage fait, il fallait aussi voir les cousins, oncles.…et faire toutes les visites de rigueur.
Comment ces hommes employés et vivant comme des forçats en France ont-ils vécu le regroupement familial pourtant désiré ? Comment sont-ils passés de la chambrée de célibataires à l’appartement familial avec leur famille qu’ils connaissaient si peu et avec qui ils n’avaient aucune habitude de vie quotidienne?
Parmi ces ouvriers qui, à leur arrivée, étaient français sans en avoir les droits, certains n’ont pas pu ou voulu se résoudre au regroupement familial. Retraités aujourd’hui, ils vivent une pauvre et tragique double vie, quelques mois au bled et le reste de l’année en France dans un foyer Sonacotra ou AMLI (Association pour le logement des isolés) qui est leur maison de retraite de fortune. Dévastés par leur tragédie individuelle dont s’est nourrie l’industrie française, il sont doublement absents.

L'immigration algérienne en Moselle.

Extraits de la thèse d’Andrée Michel ,
rapport commandé par l’Institut de Géographie.

« ……Pénétrons dans les deux camps d'une grande usine, qui héberge 560 Algériens sur les 800 qu'elle emploie. Le camp A, adossé aux hauts-fourneaux, est situé dans l'enceinte même de l'usine; il est isolé de la route par une palissade surmontée de fils de fer barbelés. Pour s'y rendre, Il faut parcourir deux kilomètres de terrain vague, à partir de la cité ouvrière où sont logés les ouvriers européens et leurs familles. Ce camp A est donc complètement Isolé. Une petite guérite, installée à l’entrée du camp, est occupée en permanence (nuit et jour) par un garde européen de l'usine en uniforme, quelquefois armé. Il exige de tout visiteur un laissez.passer signé par la direction de l'usine. Les consignes sont sévères: toute infraction au règlement est sanctionnée par l'expulsion. Seuls les Algériens parents des hébergés ont accès au camp: encore faut-il qu'ils déposent à l'entrée leur carte d'Identité, qui ne leur sera rendue qu'à la sortie. De plus, Ils doivent respecter un horaire strict: après de multiples démarches de la part des Algériens, les heures de visites, d'abord limitées à quatre heures par jour, sont autorisées de 6 à 23 heures. À l'intérieur du camp, les baraques s'alignent géométriquement sur un terre-plein transformé en bourbier dès qu'il pleut. Une épaisse fumée en provenance de la cokerie et des hauts-fourneaux s'abat sur le camp et interdit toute visibilité à quelques mètres. Chaque baraque est séparée en deux par un couloir étroit. De part et d'autre s'ouvrent les portes donnant accès aux chambres, habitées chacune par quatre locataires. Quatre lits, une petite table, deux armoires métalliques, quelques tabourets composent un mobilier sommaire. L'ensemble est relativement propre et ordonné; de plus, les Algériens ont obtenu de la direction des draps et des couvertures changées régulièrement. Pour ne pas manger à la cantine de l'usine, ce qui constituait une obligation il y a un an, les Algériens ont fait de multiples démarches auprès de la direction. Ils ont obtenu, il y a six mois. une pièce commune (dans chaque baraque), qui sert de cuisine et de réfectoire. La cuisine est faite sur de petits réchauds à pétrole. Les locataires se groupent à plusieurs, pour plus d'économies, afin de «faire bouillir la marmite », Dans ce camp A, où sont hébergés 240 Algériens, la densité par chambre est moyenne; l’hygiène est quasi satisfaisante, mais les locataires expriment leur insatisfaction d'être gardés dans des camps tout comme des prisonniers. *
Le loyer est de 1200 F par mois. Le même loyer est payé par les 320 Algériens hébergés au camp B de l'usine, qui offre la même disposition et la même surveillance. Mais les conditions d'hygiène y sont déplorables, Les baraques en bois se composent de dortoirs à l'aspect misérable, abritant chacun de 40 à 50 locataires. Une quarantaine de lits sont disposés les uns contre les autres; On distingue sur les lits de vieux pardessus en guise de couvertures que la direction ne fournit pas. Sous les lits, des matelas défoncés, des paillasses, destinés aux clandestins ", hébergés à la dernière heure, Personne ne sait combien ils sont là exactement: 40 en principe, mais plus souvent une soixantaine, entassés dans un espace trop restreint. Les meubles: tables, armoires, tabourets, sont absents, faute de place. À défaut, on plie soigneusement les habits du dimanche dans de petites valises reléguées dans un coin. Les locataires de ce dortoir n'ont pas encore la jouissance d'un réfectoire commun, mais ils ont obtenu de ne plus manger à la cantine. Aussi distingue-t-on dans la pièce de petits réchauds dont le fonctionnement a noirci un peu plus les murs et accentué l'humidité. L’équipement (douches, bouches d’eau, W-C), commun à plusieurs dortoirs, est insuffisant pour le nombre élevé de locataires. Dans toutes les usines sidérurgiques de la vallée de la Fensch et de l'Orne, les dortoirs de 40 à 50 locataires algériens sont plus fréquents que les chambres à quatre. Dans tous les cas, sauf un, ils sont isolés de l'habitat européen et ne reçoivent que des locataires musulmans. L'interdiction de pénétrer, faite à tout visiteur démuni de laissez-passer, est générale.
Un nombre infime de familles a pu obtenir un logement familial (20 environ pour 5000 sidérurgistes algériens, soit 0,4 %), Les immigrés algériens comparent avec amertume leur situation à celle des ouvriers étrangers (Italiens, Sarrois, Allemands) qui sont assurés, après un dé!ai variant, suivant les entreprises, de deux à cinq ans, d'obtenir un logement individuel familial. Une seule usine, la S.M.K., prévoit l'accession à la copropriété pour toutes les familles de ses ouvriers, y compris celles des ouvriers musulmans. Une autre discrimination concernant l'habitat est faite par une grande usine: tout ouvrier marié reçoit, en attendant d'avoir un logement familial, une prime de séparation de 18 000 F par mois; les Algériens sont totalement exclus de cet avantage.
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La structure de l’immigration algérienne en Moselle révèle à l’enquêteur l’aspect colonial d’une situation sur laquelle bien des auteurs ont attiré l’attention. Le rapport Laroque et Ollive insistait sur l’encadrement militaire dont fut l’objet à son origine, l’immigration algérienne en Moselle.Plus tard, étudiant la création de services sociaux destinés aux algériens dès 1925, un autre auteur regrette la « confusion au départ du policier et du social ». La situation n’a pas changé depuis même si l’étiquette des services chargés des immigrés algériens s’est modifiée. On peut même dire qu’elle s’est aggravée en Moselle depuis les évènements d’Afrique du Nord.
À la situation d’immigrés loin de leur pays d’origine qui isole déjà moralement ces travailleurs s’ajoute pour les Algériens une situation d’immigrés coloniaux, caractérisée avant tout par une grande dépendance vis à vis de l’emploi et du logement, une surveillance constante de leur vie quotidienne, rendue possible par la ségrégation de l’habitat. La dépendance de l’emploi s’aggrave avec l’absence quasi totale de qualification professionnelle. Les employeurs refusent d’ailleurs d’accepter les Algériens dans leurs centres d’apprentissage….On ne saurait mettre sur le compte de l’instabilité leur refus d’embaucher des immigrés algériens pourvus du certificat d’étude ou de quelque instruction…
L’encadrement des travailleurs Nord-africains et la discipline qui en est la condition sont de nature à susciter une réaction psychologique chez ceux-ci. ...»
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* Ces baraquements ont servi à cantonner les prisonniers soviétiques lors de la dernière guerre mondiale.
Andrée Michel

Thèse publiée en 1956
dans les « Annales de Géographie»
bulletin de l’Institut de Géographie

lundi 2 janvier 2006