Abdallah Badis

Comédien - Metteur en scène - Cinéaste
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samedi 8 décembre 2012

Le fils etranger synopsis court et intention



                                                                 Note d’intention.


« Tous les chemins sont circulaires et le parcours entrepris ne conduit jamais qu’à soi-même. »
Ibn Arabi 

                J’aimerais être français originaire d’un pays comme un autre, mais en France, l’Algérie n’est pas un pays comme un autre. J’y suis né, dans la même maison que mon père et mon grand-père, quelques bâtisses en torchis situées au pied d’une colline que domine un ancien fortin militaire. De ce poste, l’armée française surveillait le moindre mouvement aux abords de l’oued Kiss en contrebas qui fait frontière avec le Maroc. J’y suis né du temps où l’Algérie c’était la France. Mes parents y sont retournés définitivement il y a bien longtemps. Leurs corps sont là-bas, à l’étranger, et je reste avec l’idée qu’il y a quelque chose à recoudre, qu’il y a unehistoire d’ici- là-bas à raconter, non pas pour faire quelque leçon que ce soit mais pour éclairer. Le cinéma est une affaire de lumière.
Aujourd’hui la France semble être entrée dans une phase d’amnésie et de déni qui lui interdit de penser les conséquences de la perte de sa grandeur impériale. Nous, français d’origine algérienne,  sommes les enfantsd’un Empire longtemps magnifié par la France. Nous sommes, comme l’a écrit Gramsci, le produit d’un processus historique qui a laissé en nous une infinité de traces reçues sans bénéfice d’inventaire. Le Chemin Noir, mon premier long-métrage, relevait déjà de cet inventaire.
En puisant à nouveau pour Le fils étranger  au plus profond de ce qui me fait algérien et français, je creuse le même sillon tracé par mon film précédent, une voie cinématographique en bordure du champ politique. Jevoudrais qu’à nouveau, le cinéma s’empare d’éléments de l’Histoire, qu’il les mêle au réel et à la fiction pour raconter une histoire qui nous parle aujourd’hui. Pour un exilé volontaire ou forcé, le voyage au pays de naissance n'est pas un déplacement des plus simples, ce n'est pas du tourisme; il lui faut s'arracher pour traverser. J'ai des amis marocains, grecs, turcs, portugais, syriens, et autres... pour qui c'est de même. L’Algérie dans Le fils étranger  sera hantée par la France. Ce sera d’une certaine manière un autre côté du miroir, comme un écho de la France que l’Algérie hantait dans mon premier long-métrage; je parcourais alors des territoires familiers, les lieux de mon enfance dans les vallées sidérurgiques de Moselle.
Le film qui s’écrit aujourd’hui laissera davantage place à l’inconnu, à la découverte avec ce que cela peut avoir de déroutant, mais aussi de bouleversant. Il conjuguera la réalité algérienne d’aujourd’hui avec un dialogue intérieur avec le passé et aussi avec des irruptions de l’Histoire algérienne que révèleront des images d'archives. Les réminiscences intimes se télescoperont avec le réel qui s'offre. La quête du fils étranger fera surgir des questions, celles qui m'habitent maintenant que j'ai de grands enfants et que je sais qu'ils n'ont presque pas connu leurs grands parents algériens et si peu l'Algérie. Pendant des années, je n'ai fait que reporter et reporter encore, avec les meilleures raisons, on en trouve toujours,le moment de faire une visite au pays natal, à ma mère, mon père, aux frères et sœurs de là-bas. Pourquoi? Je ne saurais le dire.
En 1987, je suis retourné visiter mes parents en Algérie après une parenthèse de quinze ans sans les voir. Ils n'étaient pas prévenus de ce voyage. Mokhtar, l’un de mes frères d'Algérie m'a prêté sa voiture pour aller d'Oran jusque chez eux. Quand ma mère a vu la 204 Peugeot s'arrêter devant sa maison, elle a pensé que c'était son fils Mokhtar qui venait chez elle, puis me voyant, elle ne m'a pas reconnu et avant de dire mon prénom       - quinze années d'absence, c'est long! - elle a dit l'un après l'autre les prénoms de mes trois autres frères. Et quand elle a dit le mien, il s'est passé entre elle et moi ce que seul le cinéma peut rendre : cette seconde qui dure et dure et dure ... une éternité. Et pourtant, j'étais attendu puisque mes sœurs et ma mère m'ont révélé que la veille de ce jour, une jeune fille était venue demander de mes nouvelles. Alors que j'étais en pleine mer Méditerranée, quelqu'un que je ne connaissais pas savait que j'arrivais. Cette jeune fille, on la nomme « l'orpheline » dans la région de M'Sirda. Personne ne sait vraiment d'où elle vient. On lui donne à manger quand elle frappe à la porte, on écoute le peu qu’elle dit et on ne sait où elle est partie quand soudain elle disparaît. On dit aussi
qu'on la reconnaît à sa main droite qui a six doigts. Mon court séjour d’alors en Algérie s’est déroulé entièrement sous le signe du merveilleux, à fleur de peau. J’étais dans la lumière de l’île de naissance où on dit « Que Dieu garde ton ombre. »
Que sais-je du pays où je suis né ? Que sait du pays de ses parents un Algérien de France ? Franco-Algériens mais aussi Algériens d’Algérie, nous sommes tous comme perdus dans un labyrinthe. Qu’est-ce qu’être Algérien ? D’où venons-nous ? L’histoire de l’Algérie a été masquée, faussée, piétinée par la colonisation. Elle a ensuite été expurgée par le Pouvoir en Algérie algérienne et mise sous un gros caillou. Comme Thésée qui devait soulever la roche sous laquelle se trouvaient sandales en or et glaive qui lui permettraient de se faire reconnaître, nous devons remettre en lumière notre héritage pour pouvoir nous envisager un avenir. Ce que nous savons est un grand tissu plein de trous. C’est ce voile déchiré que Le fils étranger voudrait recoudre, ces grands pans de vide, ces trous de mémoire entre France et Algérie que le film veut visiter. J’ai retrouvé des photos d’un campement de soldats de Lyautey, à deux pas de là où je suis né. Parmi cette population que le futur Maréchal a rassemblée et à qui il s’est adressé en 1902, il y avait mes aïeux. Peut-être est-ce eux, habillés comme les cavaliers de l’Emir Abdelkader qui à cheval longent l’oued Kiss sur une autre photo prise à l’aube du XXème siècle.  
Bien autre chose qu’un film de scénario,  Le fils étranger  est un film de sensations, il mêle de l’intime, du social, de l’historique, du poétique de façon impressionniste. Il imbriquera réel, archives et onirique dans un même fil narratif.     Les mots seront rares et le rythme calme.
Le fil conducteur est un personnage de fiction, Omar, c’est lui le voyageur sans bagages. À suivre son parcours erratique, le spectateur pourrait être aussi perdu que le personnage, mais la voix-off d’Omar en contrepoint de celle de sa sœur Fatima dira des réminiscences, de petites choses implicites qui seront autant de clés de compréhension de l’histoire familiale de cet homme, de ce que peut-être il trouvera en Algérie. On apprendra que Omar n’est pas revenu au pays natal depuis deux décennies, qu’il doute même de savoir parler encore l’arabe algérien, qu’il a reçu la nouvelle de la mort de sa mère par le téléphone en France et que cela ne l’a malgré tout pas décidé à faire le pas, à briser ce mur invisible qui le sépare de l’Algérie. Omar ne sait si son père le reconnaîtra, pas plus qu’il ne sait s’il le reconnaîtra lui-même. Il se souvient de ce que lui avait dit le vieil homme de passage en France, il y a bien longtemps : « A te voir dans la rue, les gens pourraient penser que tu es trop Français pour être mon fils. Mais ta mère et moi savons que tu n’es pas un gaouri . Tu es un Arabe bien sûr… Tu es notre fils... et pourtant ... ».  C’est sans doute ce « et pourtant » comme un « tu es mais tu n’es pas » qui occupe l’esprit de Omar alors qu’il chemine à la recherche de … Mais que cherche-t-il ?  La maison natale bien sûr, tout semble y mener. Mais est-ce vraiment cela ? Est-ce son père ou sa sœur qu’Omar vient voir en chair et en os ?
Cet étrange voyage, ne serait-ce pas la seule manière pour lui de regagner sa part algérienne, de redevenir un « enfant du pays »? Le film sera concret, même si parfois le spectateur verra des choses qui pourraient s’apparenter à des « apparitions ». Nous nous serons simplement comme glissés dans la tête de Omar, cet homme dont nous suivons
le cheminement, pour deviner ce que son visage ne peut exprimer, ce trouble que provoque en lui l’acte de marcher sur la terre où il est né, de baigner dans la langue que tout petit, on lui a glissé à l’oreille. Fatima, sa sœur l’aura fait revenir en Algérie comme par enchantement et Amina, une jeune fille providentielle  qui semble sortie d’un conte, sera là pour le guider et parfois l’accompagner dans son avancée. Elle est comme les yeux  de Fatima, cette sœur qu’on ne verra qu’à la toute fin du film. Mais cette sœur est-elle vivante ?
L’Algérie est le personnage principal du «Fils étranger». Malgré la longue histoire qui la lie à la France, elle reste dans l’imaginaire du spectateur français un territoire obscur avec de-ci de-là en filigrane, un chameau, la silhouette d’un berbère, un homme bleu, une rose des sables, un islamiste égorgeur… Alors qu’on pense ne plus pouvoir trouver de terra incognita, cet espace algérien qui devrait être facilement appréhendable devient de plus en plus une zone d’ombre pour notre compréhension.
L’Algérie est un lieu de conte. L’espace y est « habité ». La magicienne Circé était dans ces paysages, Hérodote les a décrits, Ulysse y a marché, le géant Atlas y est devenu montagne. Pour Omar, c’est vertigineux d’être là. Il n’a que quelques bribes de souvenirs d’enfance. Il est sur une terre qui n'a existé jusqu'alors que dans sa tête, un territoire que l'absence et la distance ont mythifié et rendu un peu effrayant. Il lui faudra faire concorder pays imaginaire et pays réel pour pouvoir embrasser langue, couleurs, rythme, rituels, toutes ces choses qu’il connaît par cœur sans les connaître du tout, ces vieilles choses de bien avant lui qui le traversent.
En déroulant cette histoire dont l’enjeu est la question du « territoire », je cherche à embrasser avec tous les moyens du cinéma et avec le plus de sensibilité possible la complexité des liens entre France et Algérie. Et pour cela, c’est une forme singulière ni vraiment documentaire, ni vraiment fiction qu’il m’intéresse de trouver.
Dans le synopsis qui suit et qui ne peut qu’être approximatif, j’espère que les mots ne rendront pas trop lisses les surfaces troubles que je veux explorer et qu’ils ne limiteront pas le sens à ce qu’ils disent.                         À tout instant je suis dominé par la pensée qu’il y a là, dans Le fils étranger bien plus qu’une aventure personnelle. Et si j’ai le désir de cette immersion dans le pays où je suis né, c’est moins pour traiter un sujet que pour tenter de saisir ce que la recherche de l’étranger en soi peut nous révéler de nous-mêmes.

                                                                              





                                        


                                           Le Fils Etranger raconté en quelques mots.

Nous sommes en Algérie. Sur l’image d’un cimetière désert, on entend une voix de femme, douce, tremblante. Elle évoque un moment douloureux de son enfance en France, un moment qui ressemble à un cauchemar dont l’a libéré autrefois Omar, son frère. À peine a-t-elle nommé celui-ci qu’on voit la mer sur laquelle pointe la silhouette d’un ferry. Sur le ponton un homme, c’est Omar. Il regarde l’horizon et semble entendre la voix. Sa sœur l’a “appelé”, il arrive, elle sait qu’il va la libérer. Omar, la cinquantaine, va remettre le pied sur le sol algérien après une très longue absence.                              
Dans le port d’Oran où tout lui semble étrange et pourtant si familier, une jeune fille se présente à lui, elle le reconnaît. Il a à peine le temps de la voir qu’elle a disparu.
Hors la ville, un chemin semble tracé pour lui, il s’avèrera tortueux. Omar avance à pied et sans aucun bagage, il va se perdre entre vrai et merveilleux dans les paysages algériens dont il n’a aucun souvenir, il débusquera des nuées d’insectes colorés vifs et grands comme des oiseaux. Même les animaux seront là à guetter son passage. Mais dans cette nature qui est verdoyante, lumineuse et qui semble vierge, le passé du pays est là, qui pèse.
La terre algérienne accueille son fils et produit chez lui des rêves. Comme une femme, une mère, elle se dévoile à lui : « regarde ces enfants que j’ai élevés et nourris, ces arbres, ces champs ces collines qui t’ont vu naître, regarde ces morts que je porte. Il y a parmi eux  beaucoup de jeunes gens. Tu avais disparu et je t’ai rêvé mort en habit de maquisard comme eux. Regarde ces barbelés dont l’armée a recouvert les terres de tes aïeux et les a forcés à l’exil. Regarde cet enfant à qui l’explosion d’une mine anti personnelle a fait perdre l’esprit. Regarde ces animaux paisibles et va vers ces rencontres que je t’offre…»
Comme sortie d’un conte, Amina, la jeune fille du port, lui réapparaîtra posée ici et là comme une image sur la terre rouge. Elle est son guide et sa protection. Les temps se mêleront. Omar se perdra, s’abandonnera, il retrouvera la trace des cavaliers de l'Emir Abdelkader, de Lyautey aussi ; il marchera sur les collines où sont morts des combattants algériens de la guerre d’indépendance, il sera pris dans un port pour un clandestin qui veut s'embarquer dans la soute d'un de ces cargos face à lui pour fuir l'Algérie à tout prix.
La voix de la sœur l’accompagnera en égrenant de-ci de-là les mots qui disent la douleur d'un pays perdu pour elle, la France. Omar arpentera sa terre de naissance comme dans un rêve éveillé. On lui parlera du pays vidé de ses hommes, de tous ceux que la France a mangés. Omar devra se laisser porter, se laisser désenvoûter de cette malédiction que tous les exilés portent en eux. Un vieux sage voyant le désarroi dans lequel il est, le prendra sous sa protection dans une zaouia, et c’est l’esprit d’un marabout qui lui enlèvera ce mal que le cheikh nomme le mal de père. Ce n’est qu’après tours et détours qu’Omar trouvera véritablement le contact avec les humains et la chaleur des siens. Il retrouvera sa sœur, son père et aussi un oncle et des cousins. Tous seront réunis dans le petit cimetière de Sidi Amar au bord de l’oued Kiss - le même que nous avons vu au début du film, mais il y aura foule, une nuée d’enfants, d’hommes, de femmes, de chevaux, de la nourriture et des musiciens pour une célébration de l’union des morts et des vivants. Mais Omar de quel côté est-il ?
Son cheval chargé et entravé sur le plateau d’une camionnette, un patriarche partira comme pour l’exil, il regardera une dernière fois les collines, les champs et y verra deux enfants comme sortis d’un conte et qui déclament un poème, une ode à la terre : nous avons été pétris ensemble et nous nous sommes séparés…
Un retour inattendu de l’Histoire finira de donner un sens à cette traversée. 

mercredi 26 novembre 2008

jeudi 30 octobre 2008

Hôtel des ouvriers

Pays de l'Orne

Abdallah Badis pose sa caméra à Homécourt.
Dans la progression du tournage de son film, Le Chemin noir, le réalisateur Abdallah Badis a choisi le décor naturel de l'hôtel des Ouvriers pour une scène homécourtoise.



Depuis la mort de la sidérurgie, de nombreuses pages d'Histoire se sont écrites sur cette période où les immenses flammes que crachaient les usines illuminaient tout le bassin ferrifère. Pourtant, en réalisant "le Chemin noir", Abdallah Badis tente de revenir sur un autre aspect des années du plein emploi. Celui où des dizaines de milliers de personnes se sont déracinées en quittant leur pays natal pour l'eldorado lorrain. L'arrivée en masse des immigrés et notamment ceux venus d'Algérie comme son père. Un scénario original qui retrace en quelque sorte le parcours de ce dernier, parti du bled au tout début des années cinquante avec femmes et enfants.
Un long métrage.
Fiction ou documentaire? « Une véritable histoire où se mèle un peu de fiction", explique le réalisateur qui joue également le rôle principal (...)
Repérages ,
les longs moments de repérages ont naturellement conduit l'équipe de tournage à s'attarder sur l'ancien foyer Sonacotra qui a hébergé de nombreux immigrés venus d'Afrique du Nord dans les années soixante;
sur l'hôtel des Ouvriers, l'un des autres symboles de cette période et de l'usine d'Homécourt ainsi que sur l'avenue de la République et la gare où ont transité bon nombre de ces exilés (...)

http://www.republicain-lorrain.fr/fr/permalien/article/170713

mardi 3 juin 2008

mardi 2 mai 2006

L'usine fantôme.


Comme une planète incandescente, la gueule d’un convertisseur apparaît au haut du cadre. Elle bascule lentement de haut en bas comme un soleil qui se couche. Le disque de métal en fusion occupe toute l’image.

Je suis sur la route, sur les traces de mon père, des lieux où il a habité avant de nous faire venir d’Algérie. Sur le tableau de bord, une photo de famille. C’est moi en 1963, je suis à côté de mon frère qui porte un plus jeune dans ses bras. Le drapeau algérien est punaisé sur le mur derrière nous.

J'ai trouvé dans les archives de l'usine une lettre: « Monsieur le Directeur de l’usine, mon père qui était en France pendant 4 ou 5 ans…travailler tranquillement et nous écrire toujours il envoyer de l’argent pour vivre. Mais de l’année dernière ne veut pas nous écrire. jusqu’à ce jour aucune réponse je pense si mon père est encore en vie ?…De ça je vous demander sa recherche …car c’est vous êtes nos deuxièmes parents. ».
L’usine est muette. Elle ne répond pas. Elle a disparu.


À part l’église, je ne reconnais plus rien à Hagondange. Dans le bois où je jouais, il y a un Las Vegas local. Les anciens sidérurgistes ont été reconvertis en croupiers ou gardiens de zoo. L’ancienne pontonnière de l’usine, celle qui faisait rêver quand elle amenait le pont roulant au dessus de soi et qu’on s’empressait de servir pour qu’elle vous sourie, est aujourd’hui âgée. Elle est peut-être une des dames de vestiaire du casino. On n’est pas à Nice ou Monte Carlo. Ici, ce sont d’anciens ouvriers qui officient et c’est l’argent des retraités qui nourrit les machines à sous. Dans l’usine à rêves payants, entre les quelques arbres qui demeurent une foule circule en direction du zoo, de la piscine, de la brasserie, des thermes ou des salles de jeu.

Vallée de l'Orne. J’ai pris une chambre au dessus d'un café. Du monde à l’heure de l’apéro, les jours de match aussi, sinon c’est très calme. La fenêtre de la chambre donne sur la rue. En face, une boutique de la Française des Jeux. Ça n’arrête pas d’entrer et sortir. Des pauvres à pied. Des femmes des hommes, beaucoup de vieux. Même sans l’usine, il reste encore le monde de l’usine, Le visage des petites gens n’a pas changé.
J’ai mis la petite table face à la fenêtre. Ma petite chambre est équipée d’un téléviseur. Il y a mille et une chaînes. J’ai coupé le son. Je ne regarde plus, mais j’entends les voix et elles m’habitent. J’écris pour mes fils : « je suis passé dans la rue de la gare à Mondelange, la maison a changé, une vitrine a été murée, mais le marchand de cycles est toujours là en face. Je suis dans les paysages de mon enfance et je me laisse visiter, envahir…


Un ouvrier s’extrait de l’obscurité d’une halle sombre. Il porte un casque de chantier et charrie une brouette chargée de minerai. C’est un Arabe. Il s’approche et ses mouvements se ralentissent. Comme s’il sentait une présence, son visage se relève et son regard se pose sur nous. Il regarde avec insistance vers l’objectif. Il esquisse un sourire. L’image se fige sur le visage de l’ouvrier arabe puis elle s’efface peu à peu.
J’enfile des vêtements de travail posés face à moi sur une brouette pleine de charbon. Le charbon scintille. Éclairé par une flamme qui vacille, je m’habille rituellement comme un acteur met son costume, je vérifie le tombé du col du bleu, puis je coiffe le casque de chantier. J’empoigne la brouette. Elle couine. Je relève la tête et le visage de l’ouvrier réapparaît et se mêle au mien : « ya abba… père ».
Tôt le matin, par ma fenêtre, la rue est déserte.


Le portail du château « de Wendel » est en fer forgé. Il est cadenassé. Il rouille. On devine derrière, à travers la végétation qui l’envahit, une portion du toit. Presque accolées, il y a des halles désaffectées, des cheminées, un cheval de fer rouillé, de grands bâtiments. Les restes de l’usine locale. Le château des Maîtres est mangé par les ronciers et le lierre. On n'embauche plus au "Bureau Central". Ici quand c’était jour de paie, les routes d’accès étaient bloquées par des dizaines de fourgons de police. L’argent arrivait en liquide. Des camionnettes à la queue leu leu le transportaient. Le monde a changé. L’argent, c’est un numéro de compte et l’acier fait la une dans la rubrique bourse. L’usine ne tourne plus ici. Les portes sont muettes, les vitres sont brisées. Plus besoin d’attendre , il n’y a plus rien à distribuer.


Sous le ciel de Moselle, au petit matin, les couleurs du parc des Schtroumpfs sont criardes, saturées. De gros bonshommes bleus déambulent dans le parc de loisirs. Les manèges tournent. Le parc est vide de visiteurs et on voit haut, tout là-haut les montagnes russes avec les entrelacs de rails. Ce que j’ai pu jouer au bord de la voie ferrée !
"J’ai huit ans, le ciel est rouge et je fais le funambule sur le muret qui borde la voie. Je tombe et ma tête cogne le gros boulon d’une traverse. Je reste sonné. Il fait froid, il gèle, ma peau s’est collée aux rails. Une motrice passe. Tout près. Je l’entends comme dans un rêve, tchou tchou tchoum, tchou tchou tchoum…
J’aime le bruit des trains. La main sur la tête, pleine de sang, je rentre en Algérie maison. La France, c’est dehors, Léon, Gino, Thaddée, les tranches de pomme distribuées par l’instituteur, la voie ferrée, l’usine et quand je pousse la porte de la maison, c’est l’Algérie, la nourriture, les gestes de tendresse, les odeurs, les couleurs et la langue : « Ouin Kount, Ki qassiy’tek, Wach bik ? », c’est ma mère en habit d’indienne, ma mère tatouée. « Rien, hatta haja, j’ai rien. » Elle me dit : « Mohamed a un appareil photo, viens… viens pour la photo. » Je fais le fier, on ne voit pas le sang qui coule.


Ce matin-là, comme tous les matins, l’air est brumeux, plein d’odeurs mêlées, charbon, métal, souffre, manganèse, rouille ; le ciel s’illumine des scories en flammes que crache les convertisseurs. Un feu d’artifice ! L’usine est partout.
La cimenterie désaffectée, mon terrain de jeu, je joue à la guerre. Je suis barbouillé de blanc et planqué dans le dédale de bosses, de vrais igloos! je fais des tunnels dans la chaux. Je suis un fellagha et je meurs « pour de rire ».
Des hurlements, des halètements, des martèlements sourds, des coups de canon ! C’est la bête géante qui beugle de toute sa gueule. Elle dort sous les grandes halles de l’usine. Elle mange de l’homme, je le sais. »
Au parc des Schtroumpfs, il y a une fusée qui peut vous expédier en l’air pour quelques pièces. Il faut payer pour venir ici maintenant. Les hommes bleus du loisir ont remplacé les hommes en bleu de travail. Mon père travaillait exactement à cet endroit, nettoyage des bouches de hauts-fourneaux. Il habitait avec 560 autres Algériens dans les camps de l’usine, dans l’usine, ici.
« Le Camp A adossé aux hauts-fourneaux est isolé de la route par une palissade surmontée de fils de fer barbelés. Pour s'y rendre, Il faut parcourir deux kilomètres de terrain vague, à partir de la cité ouvrière où sont logés les ouvriers européens et leurs familles. Une petite guérite, installée à l’entrée du camp, est occupée en permanence, nuit et jour par un garde européen de l'usine en uniforme, quelquefois armé. »

Une coulée d’acier. Elle disparaît et réapparaît sous la forme d’un lingot dont le rougeoiement se dissipe peu à peu.
L’écran du cinéma s’anime, on voit une voiture qui roule très lentement ; les deux côtés de la route sont boisés, un panneau signale « Cité Radieuse ». Le paysage qui défile sur l’écran s ‘efface peu à peu. Nous étions en mouvement nous sommes maintenant arrêtés dans un paysage de neige et la neige devient noire.
Un parallélépipède glisse sur un tapis roulant. le métal en fusion s’effrite et s’effondre au fur et à mesure.


J’ai retrouvé ma chambre au-dessus du café. C’est la nuit et je suis habité par les vieux ouvriers arabes que j'ai rencontré dans la journée. Une 404 s'est garée sous ma fenêtre. Il y a des reflets sur le capot. C’est désert autour Quelqu’un est assis à l’arrière. On le devine à une braise qui rougeoie et à un filet de fumée qui s’échappe par une fenêtre latérale. Face à la voiture, il y a l’Avenue de la république. Elle est fantomatique. Quand une silhouette apparaît, elle est comme au ralenti. Parfois une gerbe d’étincelles vient y mourir, comme si l’usine disparue déversait ses scories. Je devine les formes d’un visage, celui d'un homme âgé mais la voix que j’entends est celle d'une jeune femme : « Mon père m’a dit qu’il y avait une baraque ici, une sorte de grange en tôle. Les ouvriers y dormaient en roulement. Un jour, elle a brûlé. Et puis, il y avait des chambres au dessus des cafés. Des cafés, il y en avait plein l’avenue. Mais il ne veut pas me raconter tout. Il y a une sorte de pudeur, la conversation est limitée surtout quand il est question de ça. Il n'ose pas me dire qu'il vivait pratiquement là, dans les cafés. Mais moi je me souviens qu'il rentrait au petit matin. J'ai vu une fois mon père ivre quand j’étais gamine. J’ai demandé à ma mère qui lui enlevait ses chaussures, pourquoi il était dans cet état.
Je me souviens encore de la honte qui apparaissait sur son visage. Ma mère ne m'a pas dit qu'il était ivre. Elle riait. Et moi, je ne le reconnaissais pas. Aujourd’hui, il vieillit. Je ne l’ai pas connu.
C’est pas très marrant, t’as pas de la musique ? »
Pendant les paroles de la jeune femme, la voiture a remonté la rue. Elle a glissé comme dans un rêve. L’avenue est déserte, les façades défilent, c’est décrépi, muré, éteint. Un fourmillement de petites lumières, il faut s’arrêter pour céder le passage à une armada de deux roues : bicyclettes et mobylettes, casques de chantiers, musettes. Comme une sortie d’usine.

Une photo de mariage faite à la fin des années soixante. On voit les traces de déchirures. Elle a été recollée.


Intérieur de voiture . Le poste autoradio diffuse les informations. Une jeune femme vient s’asseoir. La voiture démarre.
« Petite, quand l’usine faisait son bruit si particulier, j’avais tellement peur que j’arrêtais de jouer et je regardais instinctivement dans toutes les directions pour voir si une ogresse ne se précipitait pas sur moi. Plus tard, même plus grande, je me disais qu’elle était retenue prisonnière dans les tours et, même prise de pitié, j’étais encore effrayée. »La voiture s’est arrêtée. Devant nous l’autoroute et derrière celle-ci, les immeubles à étages. Une tour domine l’ensemble « Avec mes voisins, ceux qui habitaient la même tour, on avait tous la même histoire d’immigrés. Dans l’immeuble, un jour, une femme est venue, elle voulait se jeter du sixième étage à l’aube, en hiver. Une voisine l’a vue, heureusement ! Elle n’habitait pas l’immeuble. On se demandait souvent ce qui l’avait poussée à venir ici pour en finir avec la vie. Peut-être pour épargner sa famille ; elle se disait peut-être que l’immeuble était un décor assez désespérant pour que son geste passe pour banal. »

Des enfants posent dans un jardin ouvrier. Ce sont des fillettes, des sœurs. Derrière elles, une cabane de jardin en palettes, les piliers sont des traverses de chemin de fer. Son d’une radio : un bruit d’hélico perturbe l’écoute.« accoudé à la fenêtre de son appartement situé au rez-de-chaussée, Karim chauffeur de taxi observe les dizaines de fourgons de CRS se déployer aux abords de sa cité…Nathalie réveillée par un hélicoptère des forces de l’ordre qui surveillait le secteur avec son puissant projecteur ….« j’habite dans une tour au quatorzième étage et c’est comme s’il était tout près de moi en fait …on a l’impression qu’on se retrouve en pleine guerre civile et qu’on nous a envoyé toute l’armée sur un seul quartier….»

Soir. Sur le pont de fer qui enjambe la voie ferrée, TAHAR est perdu en pensée face aux alignements de rails. Un train de marchandises défile sous lui. Il siffle au passage. Sur la Motrice rouge est écrit SOLLAC (c’est le nom d’une des usines encore en activité de la région). Le train s’éloigne. L’ombre de TAHAR marche le long des voies. Elle se dirige vers deux wagons qui sont comme oubliés au bout d’une voie de garage. Ce sont d’anciennes voitures de « micheline », pour le transport de voyageurs. Elles sont désaffectées.
L’ombre sait où elle va. Elle y va lentement, revient plusieurs fois sur ses pas en regardant le sol, semble chercher quelque chose. Elle grimpe sur le marchepied pour regarder à l’intérieur et reste longtemps comme suspendue au wagon.

Je viens de lire sous la plume de François Maspéro : « si on n’espère plus, on n’est plus des êtres humains. »

Une fonderie désaffectée bordée par la voie ferrée.
La Peugeot est stationnée de l’autre côté de la voie. On voit poindre des lumières faibles. Ce sont les veilleuses d’un groupe de voitures qui arrive silencieusement par la petite route qui longe la voie. Toutes les voitures viennent se ranger côte à côte face aux bâtiments déserts. Elles mettent les pleins phares. Une grande voie de lumière est tracée, qui mène à l’usine. Des jeunes sortent des voitures. Quelques-uns traversent la voie ferrée. Ils plantent un panneau « Avenue de la République».
Sur une bande son prise dans un foyer, porte battante, voix et langues diverses et choc des dominos sur les tables, un saxophone lointain joue.
Cela ressemble à un tournage.
De tous côtés des dizaines de jeunes, garçons et filles s’extraient du fantôme d’usine. Ils en sortent « comme par enchantement ».
Par la voie de lumière, ils viennent vers nous. À leur passage, les rares touffes d’herbes prennent des couleurs vives. Certains d’entre eux semblent esquisser des pas de danse.
Le son du saxophone s’est au fur et à mesure rapproché et d’autres voitures sont arrivées. Elles chargent tout le monde et s’en vont portières ouvertes en klaxonnant. Youyous de femmes et chanson d’accueil des mariés.
« Hâhi jât ! hâhi jât … la-voilà, la-voilà …