Abdallah Badis

Comédien - Metteur en scène - Cinéaste

vendredi 11 mai 2012

CULTUROPOING.com

  Certains cinéastes (1) n’ont pas assez d’une vie entière pour réussir à nous parler de quoi que ce soit dans leurs films. Et puis d’autres, comme Abdallah Badis, n’ont besoin que de 78 minutes pour évoquer autant de sujets riches et complexes que l’identité (ou sa perte, ou sa transmission à travers les générations), l’histoire de l’immigration algérienne en France, la désindustrialisation d’une région (ici, la Lorraine sidérurgique, la Lorraine "cœur d’acier", comme on l’appelait autrefois), et d’autres choses encore, le tout sous une forme absolument didactique, parfois par la grâce d’une seule scène, comme en passant. Le Chemin noir tient aussi bien du documentaire (on le rangera dans cette catégorie, par facilité), de l’autofiction que du journal intime. Comme tous les grands films, il part du plus personnel (le propre itinéraire d’Abdallah Badis, ancien ouvrier aciériste et fils d’ouvrier, depuis devenu comédien et metteur en scène de théâtre, acteur occasionnel au cinéma et donc aussi réalisateur) pour toucher au plus universel, au-delà même des sujets listés précédemment. Si le film fonctionne presque toujours par allusions et inspirations poétiques (2), souvent magnifiques (la Peugeot 404 comme objet transitionnel symbole entre France et Algérie, le chemin tracé sur une photo du bled par le doigt d’en enfant…) et/ou parfois un peu obscures (le prologue du film convoquant une sorte de Petit Poucet, les habitants au masque de Mickey, image troublante…), on ne s’empêchera pas d’être platement plus prosaïque pour le commenter, parce que même si ça n’est pas son principal propos, Le Chemin noir entre évidemment fortement en résonance avec bien des mots qui agitent la société française, comme cette période d’élections ne cesse de nous le rappeler violemment. Abdallah Badis est né en Algérie et y a vécu ses premières années quand ce pays subissait lui-même une pleine crise identitaire : pas algérien puisque colonisé et privé de son propre destin par un autre pays, mais pas français non plus, en tout cas ses "indigènes", tous ou presque de religion musulmane. Sans avoir l’air d’y toucher, sans rien asséner, par une simple association de mots et d’images à laquelle il laisse le spectateur donner un sens (ce qui s’appelle faire du cinéma…), Badis rappelle ce péché originel des relations entre la France et l’Algérie et dont le cinéaste est le produit parmi des millions. Il ne semble pas savoir si il sent plus algérien que français ; il n’est même pas certain qu’il se sente l’un ou l’autre. Il a cette confession géniale pour décrire ce sentiment d’altérité à lui-même : nourri comme beaucoup de jeunes Français aux westerns dont la télévision faisait naguère une grande consommation, il se souvient que sa mère lui faisait l’effet d’être une Indienne Par quelques images d’archives bien choisies et sa passant de tout commentaire tautologique, Le Chemin noir nous montre aussi ce qu’a été le quotidien de l’immigration maghrébine en France pendant des années, presque des décennies : une (sur)vie dans des baraquements insalubres, que ce soit le fameux bidonville de Nanterre ou les camps quasi militaires dans lesquels étaient parqués les ouvriers sidérurgiques en Lorraine, un sentiment inévitable de relégation aux marges d’une société si peu hospitalière. Et l’on voudrait aujourd’hui que les enfants et petits-enfants de cette génération sacrifiée accepte sans broncher le chômage massif des banlieues ?... Le film pourtant, encore une fois, n’est pas militant, ne revendique rien, s’attardant surtout sur le quotidien des gens ayant peu ou prou vécu le même itinéraire que celui du cinéaste. Ceux qui sont restés sur cette terre d’adoption (même si cette expression résonne ici étrangement), si loin et si différente du bled (où la plupart retournent au moins chaque année), parfois aussi plus facile à vivre (cf. le témoignage de ce vieil algérien louant la fraîcheur du climat lorrain). Ils sont restés dans cette région de la Fensch qui n’a pourtant plus grand-chose à offrir à ses habitants, ravagés par la désindustrialisation de ces quarante dernières années, celle qui inspira à Bernard Lavilliers (natif d’un Forez assez cousin) l’une de ses meilleures chansons en 1976 (Fensch Vallée, sur Les Barbares). Cyril Cossardeaux - culturopoing
 (1) On ne citera pas de noms, la place nous manquerait.
(2) Soulignées par le saxophone d’Archie Shepp.

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