Abdallah Badis

Comédien - Metteur en scène - Cinéaste

vendredi 1 janvier 2010

En partage

Il aura fallu en franchir des montagnes pour que le film "Le Chemin Noir" se réalise.
Il faut en franchir d'autres pour trouver les diffuseurs.
En attendant, voici en partage des notes, textes, images et documents qui ont jalonné le travail d'écriture et de réalisation.(Vous les trouverez dans tout ce qui précède...)

dimanche 27 décembre 2009

Le Chemin Noir

Un film de Abdallah Badis
(sortie salle en 2010)
résumé:

De la campagne française aux paysages sidérurgiques sinistrés de Lorraine, "Une vie française" traverse la France d’aujourd’hui et celle d’hier ; l’enfance enfouie renaît et avec elle son cortège de fantômes : les vieux Arabes invisibles, le métal en fusion et l’usine disparue.
90 minutes, HD
RPCA 120.776
Image
Claire MATHON
Son
Nicolas WASCHKOWSKI
Arnaud JULIEN
Montage
Sophie MANDONNET
montage son,
mixage et enregistrements
Myriam RENÉ
assistée de Séverine RATIER
musique originale
Archie SHEPP
assistante mise en scène
Gabrielle SCHAFF

scénario et réalisation
Abdallah BADIS
produit par
Christophe DELSAUX et Céline MAUGIS

En coproduction avec l’INA
Avec la participation de
Région Lorraine
Région Ile de France
Région Limousin
Département de Meurthe et Moselle
Ardèche Images - l’École du doc’
& les Rencontres de Lavilledieu
CNC,
Fonds Images pour la diversité
Aide à l’écriture & au développement
ACSE

seconds assistants

Creuse: Isabelle ROUSSEAU
Lorraine: M'Hamed DOURGUENI
musique originale
interprétée par
Archie SHEPP (saxophone et voix)
Denis COLIN (clarinette basse) Jean claude ANDRÉ (trompette)
Ravy MAGNIFIQUE ((percussions) Peter GIRON (contrebasse)
Ronnie LYNN (piano) et Margot VARRET (harpe)

La Vie est belle Films associés

Le chemin noir de Abdallah Badis

Un autre de nos longs métrages qui se termine, Le chemin noir. Un beau film... (lire la suite)


samedi 26 décembre 2009

La passerelle de l’aciérie




Mon père vient d’acheter un « tub » Citroën d’occasion, on est en 1972 et le déménagement familial au bled se prépare. Ils partiront, je resterai.
J’ai à peine plus de dix-huit ans, il est quelques minutes avant six heures du matin, l’air est glacial dehors et l’on m’attend sur la passerelle de l’aciérie. Je me souviens de ce couloir brûlant, un souterrain qu’il me fallait traverser la peur au ventre pour rejoindre mon poste de travail. C’était sous la gueule des convertisseurs. Il y avait toutes ces personnes que j’y croisais et pour qui c’était l’ordinaire. Des Arabes condamnés à rester en bas, dans la crasse de l’usine, menacés par le métal en fusion qui se déversait au-dessus d’eux. Frêles silhouettes entre les wagons chargés de lave qu’ils accrochaient, la moindre inattention pouvait leur être fatale. Ces ouvriers dormaient pour la plupart dans ce qu’on appelait des foyers, pauvres baraques ou chambres misérables. Mon père avait vécu cela avant de nous faire venir. Invisibles aux yeux des « Européens », les Arabes de l’usine vivaient une vie silencieuse, entre eux. Il en mourait aussi sans bruit. Celui qui allait tomber dans une poche de fonte et dont la vie allait se dissoudre, le sachant aurait-il été en colère? Il aurait été plutôt déçu, ou ni colère ni déception. Il était là sans vraiment savoir pourquoi ni comment. Nourri d’illusions, il se taisait. Il rêvait d’ailleurs, son pays, où il reviendrait un jour. Les chansons de l’immigration parlaient de lui et pour lui : « Le hmam li rabbitou em’cha ‘aliyya… » (la colombe que j’ai élevée s’est éloignée de moi…).
Berger illettré, habillé de rien et qui n’avait pour paysage que les quelques bêtes qu’il faisait paître et l’horizon paisible, on lui avait parlé de la France et l’idée de la France s’était mise à le ronger comme un ver. Recruté pour le feu de la sidérurgie, il a quitté l’Algérie sans regret, découvert le luxe du costume frais et le jour de repos. Il a économisé sur l’argent qui lui restait après avoir envoyé le mandat, pour acheter bientôt une Vespa et un beau chapeau, comme tous les autres jeunes. Sacha Distel le chantait à la radio.
Et plus le temps est passé, plus le présent lui est devenu étranger, plus le bled, cet ailleurs natal, lui est devenu étranger et plus il est devenu étranger à lui-même.

Mon père a échappé au signe indien. Il est rentré « chez lui ».

mercredi 30 septembre 2009

LE .... pays ?!?


...c'est vaste, on s'y perdrait!

Note d’intention


« L’homme a dans son coeur des endroits qu’il ne connaît pas encore et où la douleur entre pour qu’il soit. »
Léon Bloy.

La France, j’y suis bien. Je n’ai le passeport français que depuis peu, mais j’ai toujours aimé le son des cloches, comme celles de l’église du bourg, là-bas à un kilomètre à vol d’oiseau, dans ma cambrousse. Je suis européen, tout va bien. Je crains cependant que ce ne soit un peu plus compliqué.
Je croyais être tout entier ici, avoir inventé un avenir vierge, un chez moi séparé du passé, mais chez moi, je ne sais plus très bien ce que cela veut dire aujourd’hui. Né dans un pays à l’identité incertaine, l’Algérie, je vis en France où j’ai grandi et mes parents se meurent aujourd’hui là-bas… à l’étranger.
Comme si je me découvrais exilé (en serais-je un ?), le voyage au pays de naissance n’est pas un déplacement des plus simples ; ce n’est pas du tourisme. Il faut s’arracher pour traverser. Il y a de la couture à faire, il y a un fil secret à suivre et ce fil m’emmène dans les paysages français de mon enfance. C’est là le cadre de l’essentiel des souvenirs que j’ai de mes parents. Le cadre est en miettes, les lieux de mon enfance méconnaissables. On a tué le travail qui unissait et les cités sidérurgiques de Lorraine sont orphelines. L’usine n’y est plus, mais sa lave brille encore dans mon esprit, comme une veilleuse. À sa lumière, j’ai vue sur tous ceux dont je suis.
Le monde a changé, mais les Arabes, comme on dit: « j’peux pas te voir!», sont restés des « invisibles ». Attirés par la sidérurgie comme des papillons par la lumière, beaucoup s’y sont brûlés. Certains en sont morts. Ou déchiquetés, maraboutés, ils sont des fantômes vivants, malades d’un exil dont ils portent une culpabilité inexpugnable. Présents absents aux leurs, sages et muets comme une image accrochée au mur du salon, ces pères n’ont rien transmis. Une expérience de bête, comment ça peut se transmettre ? Je les vois, ces rescapés, réunis près du foyer de travailleurs où il n’y a plus de travailleurs. Ce sont de vieilles personnes, absentes jusqu’à elles-mêmes, dans « elghorba » (l’exil), dans « elghoumma » (l’obscurité).
Ces vieux Arabes ont l’âge de mon père. Comme lui, ils ont vécu une vie de forçat, mais eux sont restés ici. « Maranach menna », nous ne sommes pas d’ici, disent-ils comme pour s’excuser, comme dans la chanson. L’Algérie résonnait et résonne encore de ces complaintes populaires qui disent : « Je ne suis pas d’ici ni de là-bas », ce qui est possible, mais elles rajoutent : « Je n’ai ni âge ni avenir ». Comme si elles voulaient dire : comme je ne suis ni d’ici ni de là-bas, je ne possède ni passé, ni futur.
Peut-on mieux dire ?
Cinéma du réel, archives filmées, photos, témoignages et scènes plus oniriques se tisseront pour éclairer le voyage que sera le film. Sur ce chemin noir qui mène au père étranger, quelques-uns des vieux Arabes que je rencontrerai en France parleront de leur vie, du travail et de la retraite, de leur famille au bled et peut–être aussi de leurs inquiétudes, de leurs espoirs. Et langues arabe et française mêlées, le voile se lèvera peu à peu sur le puzzle qu’est l’image de mon père.
Mon guide dans la partie française de cette quête est de dix ans plus jeune que moi. Il y a autour de lui d’autres jeunes, des fils, de l’âge des miens. La plupart, bien que nés ici, ne sont pas encore totalement (nés) ici. Comment pourraient-ils ne pas aborder leur situation et le mal être de ceux qui peuplent la rubrique faits-divers des journaux et les prisons ?

La voix des vieux Arabes se joindra à la mienne pour évoquer la fièvre des jours de paie, la cotisation pour le FLN, les accidents du travail, l’habitat dans les baraques pourries… On entendra chuinter, hurler, haleter le monstre qui dormait sous les halles. Viendront quelques bribes de souvenir du temps de la guerre, quand l’Algérien, c’était le « fellagha ». Moi, j’avais neuf ans et Johnny chantait : « Arrête le temps et les heures... Retiens la nuit ».
Attentif à la réalité, dans ses nuances, le film la conjuguera avec un dialogue intérieur avec le passé. Les interrogations, les réminiscences intimes se télescoperont avec le réel qui s’offre. La quête fera surgir des questions, celles qui m’habitent maintenant que je sais que mes parents vont mourir étrangers.
La dernière fois que j’ai vu mon père, en 1990 en Algérie, il m’a dit à peu près ceci : « A te voir dans la rue à Maghnia, les gens pourraient penser que tu es trop Français pour être mon fils. Mais ta mère et moi savons que tu n’es pas « un gaouri ». Tu es un Arabe bien sûr, notre fils... et pourtant ... ». Il était troublé.
Le même trouble m’atteint aujourd’hui et l’éloignement donne le vertige.
« Tu mourras au loin » a dit le poète, presque comme une malédiction et l’onde de choc a mis des années à traverser la mer.
Depuis seize ans, je n’ai fait que reporter et reporter encore, avec les meilleures raisons, on en trouve toujours, le moment de faire une visite aux parents, au pays natal. Pourquoi ? Je ne saurais le dire. Bien sûr, les années sanglantes, GIA, boucherie algérienne... mais aujourd’hui je sens bien que ce n’est pas tout. Serais-je atteint du même syndrome que ces vieux retraités que je rencontre ? Qui attendent la mort et ne cessent de parler du retour. Quel retour ?
Le chemin qu’a dû parcourir mon père, en même temps qu’il se dévoilera, il me traversera et se réinscrira en moi. Et c’est dans le minuscule carré musulman d’un cimetière de Lorraine, face à de vieux Arabes qui circulent entre les tombes, sans rien dire, que je saurai qu’il est temps pour moi de faire la traversée.
L’Algérie, j’en sais si peu et c’est si vague. Ce que je sais est un grand tissu plein de trous et on m’attend là-bas.
Le jour se lèvera sur un paysage algérien, le film aura retrouvé ses couleurs et moi le pays de naissance. Le temps s’étirera, il ne me sera pas facile de trouver mon chemin dans cette Algérie intimement connue et pourtant si inconnue. Retrouvant enfin les miens, j’irai jusqu’à la tombe de mes ancêtres. Nous serons dans la lumière de l’île de naissance sous laquelle on dit : « Que Dieu garde ton ombre ». Mes questions trouveront-elles pour autant une réponse ? En pleine lumière et parmi « les miens », ne serai-je pas à nouveau en déséquilibre ?
Et pourquoi tous ces jeunes que je rencontrerai là-bas n’ont-ils qu’un mot à la bouche : partir ! Partir où ? Toutes les portes sont fermées.
Ce que ce film voudrait tenter, c’est une histoire en cinéma, un rêve nourri et habité de vraies personnes, de vrais lieux. « Il vaut mieux allumer une petite lanterne que pester contre les ténèbres » dit le sage chinois. Puisse cette histoire rester dans les mémoires comme une borne mystérieuse, un modeste cairn pour les jeunes Arabes et autres perdus de France qui veulent ré habiter la maison paternelle, mais n’en ont aucune clé.
Et si à ces minots, le film dessine mystérieusement un chemin vers leur père, qu’il permet à quelques-uns d’entre eux de retrouver enfin le Nord en découvrant le Sud, de s’orient-ter et s’imaginer un avenir. Alors Salam !
Et si le film chante, parfois avec colère, et que les vieux Arabes s’y reconnaissent, qu’ils redeviennent visibles aux yeux du Français normal – c’est quoi un Français normal ? qu’on les voit occuper paisiblement l’image et que leur visage s’y répande, alors il se pourrait que le rêve du film efface le cauchemar réel. Il se pourrait que le cinéma comme magie, fasse un peu de ce que les politiques d’aujourd’hui ne savent pas ou ne veulent pas faire.
Puisse le film être un territoire libre où se projeter. Et Salam !
À tout instant je suis dominé par la pensée qu’il y a là, sur « le chemin noir », bien plus qu’une aventure personnelle. C’est la matière d’un film qui intéresse notre présent, à la fois film ouvert sur l’histoire collective des hommes et film intimiste. Une histoire dont les vieux Arabes, les grands muets, sont les acteurs et non plus les sujets, et dont je suis l’un des personnages, avec eux et entre-deux, comme dans la vie.

Et si j’ai le désir de cette immersion dans le monde d’où je viens, c’est moins pour traiter un sujet que pour tenter de saisir ce que la recherche de l’étranger en soi peut nous révéler de nous-mêmes.

samedi 26 septembre 2009

Le captif.

On raconte l'histoire à Junin ou à Tapalqué. Un enfant disparaît après un raid d'Indiens. On dit qu'ils l'avaient enlevé. Ses parents l'ont cherché inutilement. Des années plus tard, un soldat qui venait de l'intérieur leur parla d'un Indien aux yeux bleus qui pourrait bien être leur fils. Ils le rencontrèrent à la fin (la chronique ne précise pas les circonstances et je ne veux pas inventer ce que j'ignore) et crurent le reconnaître. L'homme, marqué par le désert et la vie sauvage, ne comprenait déjà plus les mots de sa langue natale. Indifférent el docile, il se laissa pourtant conduire à la maison. Il s'arrêta sur le seuil, peut-être parce que les autres s'y arrêtèrent. Il regarda la porte, comme s'il ne la comprenait pas. Soudain, il baissa la tête, poussa un cri, traversa en courant le corridor et les deux vastes cours et pénétra dans la cuisine. Sans hésiter, il plongea le bras dans la hotte enfumée et sortit le petit couteau à manche de corne qu'il avait caché là, lorsqu'il était enfant. Ses yeux brillèrent de joie. Ses parents pleurèrent, parce qu'ils avaient retrouvé leur enfant. Ce souvenir fut peut-être suivi par d'autres, mais l'Indien ne pouvait vivre entre quatre murs. Un jour, il partit retrouver son désert. Je voudrais savoir ce qu'il ressentit à cet instant vertigineux où le passé et le présent se confondirent. Je voudrais savoir si le fils perdu renaquit et mourut en cette extase, ou s'il parvint à reconnaître, ne fût-ce qu'à la manière d'un nouveau-né ou d'un chien, ses, parents et sa maison.

("L'auteur et autres textes, Jorge Luis Borgès, Gallimard éditeur)